La complexité du harcèlement scolaire : un enjeu de société qui engage chacun

L’école connait tous les ans le même cycle médiatique…Après les sempiternels reportages sur la rentrée, le cout des fournitures, les réformes …on a eu une pause. Et on revient maintenant sur la question du harcèlement scolaire, comme tous les ans. Et comme tous les ans, on entend les mêmes poncifs stériles et on lit les mêmes commentaires sur les réseaux, tranchés, et sans nuances bien souvent. Ecoles, collèges et lycées mettent en avant leurs actions pour répondre à la commande institutionnelle. Mais je crois – que dis-je, je suis convaincu – que cela ne  changera rien.

Les enquêtes se suivent et se succèdent…On a toujours 600 000 enfants victimes chaque année[1].

Le harcèlement n’est pas un problème de cour de récréation, de cantine, ou de comportements ponctuellement déviants, ou de « sales gosses », c’est un problème de société. Il ne s’agit pas d’une simple « dispute normale d’enfants » (« j’ai connu ça enfant, j’en suis pas mort », « ça forge le caractère »…) mais d’un phénomène systémique qui abime profondément la santé mentale des jeunes et a des répercussions des années plus tard[2]. Si l’École est un théâtre de ces drames (car cela se passe de plus en plus sur les réseaux sociaux !), les acteurs ne sont pas seulement les élèves. La famille, l’École et la société tout entière ont une part de responsabilité et, plus encore, un rôle à jouer pour le prévenir et le combattre. Ce que certains (politiques notamment) semblent oublier en centrant tout sur l’Ecole.

La famille : un rempart contre le harcèlement

La famille est le premier lieu d’apprentissage des normes sociales et des valeurs. C’est là que doivent se forger l’empathie et le respect de l’autre. Le rôle des parents est crucial. Ils doivent être vigilants, attentifs aux signaux faibles que leurs enfants peuvent émettre : une baisse soudaine des résultats scolaires, une anxiété inhabituelle, un refus d’aller à l’école, des maux de ventre récurrents.

Mais la responsabilité des parents ne se limite pas à la vigilance. Ils sont aussi les premiers éducateurs à la bienveillance. En enseignant à leurs enfants à respecter les différences, à ne pas juger, et à ne jamais tolérer l’injustice, ils posent les fondations d’un comportement citoyen. Ils doivent également apprendre à leur enfant à se défendre, non pas par la violence, mais par la parole et en cherchant de l’aide auprès d’adultes de confiance. De plus, il est de leur devoir de s’assurer que leur propre enfant ne soit pas un harceleur. Souvent, ces comportements sont le reflet de difficultés plus profondes ou d’une exposition à la violence, y compris à la maison. Mon expérience (et ce n’est que mon expérience) a prouvé qu’un simple entretien avec les parents harceleurs permettait de comprendre beaucoup de choses…et parfois de plaindre l’enfant de vivre dans un tel environnement éducatif. Quand les parents eux-mêmes donnent un modèle défaillant, comment l’enfant pourrait-il se conformer à des normes et valeurs ?

Le harcèlement est un miroir de nos propres failles sociétales dans une société qui valorise l’individualisme, l’intolérance et le culte de la performance. Les harcelé-es parlent toujours des jugements et critiques subies : moqueries sur le poids, l’apparence, l’orientation sexuelle, la religion …Qui ne sont que le reflet d’une culture du jugement qui imprègne les médias, les réseaux sociaux et le quotidien dans certaines familles. La dérive, les clivages s’accentuent, les politiques étant les premiers à donner l’exemple.

L’Éducation nationale : un protocole encore trop timide

Face à l’ampleur du phénomène, l’Éducation nationale a mis en place des dispositifs : numéros verts, campagnes de sensibilisation, et plus récemment, le programme pHARe. Ces initiatives sont louables, mais leur application sur le terrain reste inégale. Le harcèlement est encore parfois minimisé, voire nié, par certains personnels éducatifs, qui ne sont pas suffisamment formés pour le détecter et le prendre en charge.

Il est impératif que le ministère de l’Éducation nationale aille plus loin. La formation initiale et continue des enseignants, des CPE, des AED et des directeurs, IEN, chefs d’établissement doit être une priorité absolue. Il faut leur donner les outils et le temps pour reconnaître les situations de harcèlement, dialoguer avec les élèves et les familles, et mettre en place des actions concrètes et efficaces, comme les « cercles de parole » ou les médiations. Et surtout il faut une vraie implication des familles et un réel suivi psychologique pour tous les acteurs d’une situation de harcèlement (non, ce n’est pas le cas actuellement). La mise en place de référents « harcèlement » dans chaque établissement est une bonne chose, mais il faut que ces personnes soient reconnues, formées et qu’elles disposent du temps et des moyens nécessaires pour remplir leur mission. Et ne pas devenir eux-mêmes une cible.

La société : un regard qui doit changer

Combattre le harcèlement, c’est donc aussi s’interroger sur notre propre rapport à l’autre. C’est promouvoir une société où la différence est une richesse, et non une faiblesse ou un danger (merci aux extrêmes de leurs discours de haine). Les campagnes de sensibilisation doivent être massives et régulières, à l’image de celles menées pour la sécurité routière. Elles doivent toucher tous les publics, des plus jeunes aux adultes, car le harcèlement n’est pas l’apanage des cours de récréation. Il se prolonge souvent dans la rue, sur les lieux de travail et dans d’autres sphères sociales, sous des formes différentes. Il doit être régulé sur les réseaux sociaux même si cela semble impossible.

Le harcèlement scolaire n’est pas un problème isolé. C’est un symptôme. Il nous interpelle tous, en tant que parents, éducateurs et citoyens. Chacun, à son échelle, a le pouvoir d’agir. En brisant le silence, en tendant la main, en éduquant avec bienveillance, nous pouvons collectivement construire une société où le respect de l’autre est une valeur FONDAMENTALE, et non une simple injonction. Chacun a la capacité de dire aux autres que le comportement n’est pas acceptable. Il faut aller lire ce que dit Karl Popper sur le paradoxe de la tolérance : si nous sommes d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et si nous ne défendons pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance.

Et puis…une question me taraude souvent l’esprit : pourquoi s’est on saisi de cette question grave et qu’on laisse de côté la question des enfants victimes de violences sexuelles ? Le gouvernement reconnait 160 000 enfants victimes chaque année[4]. Pourquoi pas de plan, pas d’enquête, pas de campagne de presse massive ? Qui peut croire que ces 160 000 enfants vivent une scolarité épanouie, n’ont pas de problèmes de santé mentale ?


[1] « Premiers résultats statistiques de l’Enquête harcèlement 2023 » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse – DEPP), publié en novembre 2023.

[2] Le lien entre harcèlement et addictions a été prouvé par différentes études

[4] Dossier de presse du Gouvernement (Campagne nationale de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants, septembre 2023)